mardi 30 novembre 2010

Dora Bruder



Les aiguilles de l'horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours...On pense à Dora Bruder...la jeune inconnue de Modiano, 1,55m, visage ovale, yeux gris-marron, non pas engloutie dans les puants boyaux de Dora mais calcinée à Auschwitz. Dora avec Anne et toute cette humanité rayée de tout destin. Et nous dans cette nuit de crocs avec cet infigurable mot Shoah pour éclairer ces êtres de boue, nos effrayants semblables. Nos ombres banales.
Et nous, avec quel reste de parole, au pied d'une montagne de chaussures? Pour approcher l'indicible. Pour confondre l'animalité dans une même peau que notre peau. Pour penser la même chair, le bourreau qu'on aurait appelé notre frère sur terre, avec la même forme humaine. Et nous, avec le même sac de viscères devant l'Histoire qui repasse les corps au Cambodge en Bosnie ou au Ruanda. Devant ce temps rouillé.
Il sont en face de moi, l'œil rond, et je me vois soudain dans ce regard d'effroi: leur épouvante...On est devant Jorge Semprun. Devant ce sans visage, revenant de ce voyage au bout du mal absolu. On est avec quelques craies pour rayer les planches des baraques, les wagons de ces trains de marchandises qui coulaient comme de lents vers gris sur le visage mort de l'Europe?Avec quelques mots d'étoiles pour rendre ce temps ineffaçable.

mardi 23 novembre 2010

Plutôt cette photo


Plutôt cette photo que celle d'un paysage, pour notre œil vite drogué par leur plumage d'album, toujours trop mélodique pour nos couacs, au fond trop surexposé par leurs aplats de peinture. Souvent trop beau lin pour notre boîte.

Plutôt ce coin magnétique d'un bistro, ce théâtre de poche des saisons humaines. Ce petit bout d'éden à deux thunes contre un petit train d'enfer. Bifurcation apéritive dans le compartiment fumeur d'un percolateur.

C'était une fois, on se souvient d'une flânerie dans le grésillement des couleurs, de la clarté d'un genou rond nous aimantant vers un tremblement de lampes. C'était une fois dans l'odeur d'herbe d'une avenue encore mouillée.

On est entré dans un remuement de chaises laissant dans le bois ciré la voix rouge de joueurs de cartes, le bruit mat de jeunes poings sur la table, la phosphorescence de lèvres maintenant abouchées au cuivre joyeux d'une fanfare.

Plutôt cette photo pour peindre un voyage que celle d'un paysage, toujours tirant la nappe, ce lieu d'éponge des bleus à l'âme, ce lien avec l'argile des hommes, ce lieu qui nous a parfaitement tiré le portrait. Plutôt cette photo tachée de raisin noir.

mercredi 17 novembre 2010

La table rouge


La table rouge était vide. Restait ce folio abandonné sur la banquette. Ce numéro 90-60-90 griffonné en page de garde. L’impression maintenant moins d’un oubli que du collage d’un morceau de puzzle. Le sentiment d’avoir bougé la pièce noire d’un immense échiquier. La table rouge était vide. Soudain le lieu semblait dangereusement pencher.

La table rouge était vide. Restait ce polar en carafe dans le décor. Ce coulis d’un frisson dans les os, un air free détimbrant la belle harmonie. L’impression d’un accroc détissant la tranquille balade au petit bonheur. Le sentiment d’être piégé dans la filature d’une drôle de trame. La table rouge était vide. Soudain le lieu semblait sournoisement se refermer.

La table rouge était vide. Restait ce bouquin de John Le Carré. Cette phrase soulignée d’un brillant à lèvres : « Ecrire c’est comme se trouver dans une maison vide et guetter l’apparition de fantômes. »

vendredi 12 novembre 2010

Londonienne


Foin des bocks, on a plus dix-sept ans le long des docks. Bien secoué le sablier, écrasée la boite de campbell's soup. On pense ça fait une éternité, tous ces jours qui ont roulé leurs os comme des pierres. Pop-art et pop-rock, on remonte à pattes d'eph et peau de mouton dans les dernières seventies, vintage dans les vert et orange flashy. On réendimanche de fleurs nos squelettiques ready-made. Quelle mousse s'est amassée au bord de nos bières? Quel ambré velouteux sur le tranchant du verre?
Londres fume et crie. O quelle ville de bible voyait Verlaine dans d'autres seventies de la machine à débobiner l'underground, quand il créchait avec Rimb 34/35 howland street, refaisant La Commune dans les pubs de Leicester square. Le même révolvérisé, plus tard 178 Stamford Street avec Germain Nouveau et son goût pour la flâne, son amour par les rues, des réclames des murs fardés de couleurs crues.
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans. Ce soir là...vous rentrez aux cafés éclatants. O papier bible qu'on humecte dans les vapeurs de malt, ces lignes imaginaires d'une constellation dans le brouillard du temps. O choc des vers dans nos nuits londoniennes à ces spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon.

jeudi 11 novembre 2010

mercredi 10 novembre 2010

Le Facteur Mougin




"On ne perd pas son temps en écoutant son cœur"A 98 ans Jules Mougin est mort. Cette grande figure de l'art brut, proche de Chaissac ou Dubuffet, ami de Giono ou Calaferte vient de mourir. Peintre, artiste bricoleur, ce révolté prolétaire, anti-militariste viscéral avait vécu longtemps à Chemellier dans une maison sur des caves troglodytiques dont il avait orné les parois avant de se retirer à Rognes . Ancien facteur il a publié une trentaine d'ouvrages, dont La grande Halourde, Le mal de coeur, quantité de poèmes et lettres.

"Il a fait avec les mots de la langue française ce que le facteur Cheval a fait avec des pierres" a dit l'un de ses amis Claude Billon.


« Aujourd'hui, j'y songe, c'est l'anniversaire
de la mort de mon père. En 1922, le 22 mai.
En ce temps-là, tous les tuberculeux mouraient.
Ils "allaient" jusqu'au bout.
Jusqu'à la dernière miette de leurs poumons.
J'ai vu.
J'entends encore la toux profonde.
Les yeux de mon père étaient immenses.
La mort, qu'est-ce donc ?
Chacun de nous marche sur la route,
toujours accompagné.
Car toujours il y aura à droite la vie
et à gauche son ombre
que l'on appelle la "mort".
Il faut aimer l'une et comprendre l'autre

mardi 9 novembre 2010

Pour saluer le mouton noir Houellebecq


En 1995, au festival du livre de Montaigu, nous avions avec Michel, venu pour "Extension du domaine de la lutte", parlé poésie et Aubrac. Tous les ans il y partait pour les fêtes de la transhumance... Dans le troupeau bêlant des micros, après son goncourt, je le revois dans sa peau de mouton noir.

poème extrait de "La peau" sur collages de Sarah Wiame

lundi 8 novembre 2010

La jouissance du temps



On est dans la peau du regard, les couleurs raclées dans le souffle nocturne. On est au bout d'un voyage de peinture. Dans un lieu exténué de plaisir. On ne sait pas par quel bout de vue prendre ce grand saut dans le vide maintenant amorti par les ailes du pinceau. On pose la tête contre la fraicheur du carreau.

On ne sait pas toujours ce qu'on attend d'un quai, d'une saute charbonneuse, d'un ciel reculé qui lave les ombres. On sait qu'on y bouge des mélancolies. Qu'on y déplace les frissons dégottés dans la chair d'une chambre. Les chansonnettes des matins qui donnent des fourmis au cœur.

On se sait pas toujours ce qu'on attend d'une brèche, d'une dérive fabuleuse, d'un ciel nouveau qui marche sur nos jambes. Parfois ils nous emmènent en tableau. Dans une mue polychrome. Jouir bonnement du temps, devant la chute d'une lumière aussi nue qu'à l'origine du monde.