lundi 24 novembre 2014

la machine à coudre
















Quand je pose l’oreille contre le ventre de mon enfance j’entends le refrain d’une machine à coudre. C’est ma chanson douce, le bruit amoureux de ma mère. Je n’avais pas besoin de berceuse. Que la conjugaison soyeuse de ses mollets pour me faire rentrer dans ma coquille et débobiner des rêves tendres. J’entends aussi le cognement des vagues quand s’est cassé le fil amarrant la maison.
Elle vivait, contre le mur gauche de la cuisine, dans la lumière oblique de la porte d’entrée. J’ai grandi dans ses pattes noires, y ai vu maman courbée des heures dans un travail de fourmi. Dans l’ombre du soir, je voyais un étrange coléoptère doré, une cétoine géante. Le jour en coupait le tronc. Je caressais alors un chat sans tête faisant le gros dos sur la fonte d’un établi ou le bois ciré d’une sorte d’harmonium.
Maman en tirait un ondoiement répétitif, un ragtime un peu naïf et mécanique. Un tempo minimaliste que je retrouverais plus tard sous les doigts de Stève Reich ou Terry Riley. Ainsi une navette de beiges cousait mes après-midi. Cette  musique un peu mélancolique que j’aime chez Satie. Un picotement d’enfance. Maman faisait la pluie en chantonnant. Je mettais des dés à coudre sous les gouttières du cœur.
L’âme avait donc un objet où se loger. Une invention à la Prévert. Une utopie. Un truc comme aurait dit Isidore Ducasse, comte de Lautréamont beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. Une machine fabuleuse à remonter vers l’enfance. A faire tourner les aiguilles à l’envers. A tirer de mon propre pianotement mécanique les points de piqûre d’un poème.


Ce texte fait partie d'un ensemble consacré à ma mère qui devrait paraître dans quelques mois sous le titre "La Maternelle". Une suite au "Jardin de mon père". Merci de  me laisser vos commentaires.

Illustration: Camelus









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